La malédiction des Foldaeg
C'était un hiver rude, très rude, le plus rude depuis des années.
Les terres étaient restées stériles et cela faisait bientôt trois fois trois lunes que le chant de la Fertilité n'avait pas retentit.
Le village entier attendait le retour de traque du clan Brahann. Tous les meilleurs chasseurs étaient partis hors des terres des Trois Chants que le gibier avait désertées. L'espoir d'une grande chasse permettant de remplir à nouveau les réserves animait chacun des villageois.
Le septième soir suivant la première lune de la nouvelle année, Brahann le chef de clan et ses hommes étaient enfin de retour au village. Ils ramenaient un chevreuil et une laie, bien maigre butin...
Brahann jeta à terre les carcasses en maugréant.
- Les bêtes semblent avoir quitté les terres d'Erin. Nous avons suivi les traces de notre ancêtre Ceïm. Nous avons marché sans nous arrêter durant plus d'un mois sans voir un seul gibier.
- Cette situation a commencé depuis que ton clan a rejoint les Trois Chants, s'écria Eolas. Si ton clan ne peut ramener de quoi nourrir tout le village, le clan Foldaeg le fera. Dès demain matin, tous mes hommes embarqueront dans les navires et nous partirons pêcher de quoi subvenir à tous les clans des Trois Chants.
Toute la nuit qui suivit, les hommes du clan Foldaeg préparèrent leurs bateaux sur la plage battue par les vents violents.
Au petit matin, cinq navires étaient prêts à prendre la mer. Le ciel était si bas qu'il semblait vouloir tomber. Le vent hurlait aux oreilles de chacun et les vagues semblaient prêtes à charger toutes les embarcations.
- Attend Eolas ! hurla Cuachana le druide pour se faire entendre. Que l'on m'amène le chevreuil et la laie, leur sacrifice vous assurera une bonne pêche.
- Pas question ! répondit Eolas. Les dieux nous ont abandonnés à notre sort. S'ils l'avaient voulu, la chasse du clan Brahann aurait été meilleure. Nous partons sur-le-champ !
Et il donna l'ordre à tous ses bateaux de filer vers le large.
Un à un, les navires déployèrent leurs voiles et quittèrent la côte, escaladant chaque vague comme un marcheur gravirait une colline, disparaissant au milieu des flots pour réapparaître au sommet de la vague suivante.
Les cinq esquifs ressemblaient à cinq coques de noix perdues dans cette mer en furie.
- Pauvres fous ! cria Cuachana en repartant vers le village.
Au lendemain de la douzième nuit, la tempête cessa. Un morceau de bois portant un homme vint s'échouer sur le rivage.
L'homme fut porté dans la hutte de Khaliis le médecin où il fut soigné pendant trois jours. C'était Simbaed, marin du clan Foldaeg.
- Combien ont survécu ? demanda t'il lorsqu'il se réveilla.
- De quoi parles tu ? s'étonna Niallan notre chef.
- Combien ont survécu à l'attaque du grand serpent de mer ? répéta Simbaed. Nous avons été attaqués durant sept jours et sept nuits. Il a coulé tous nos bateaux.
- Tu es le seul que la mer ait bien voulu nous rendre, répondit Niallan. Je crains que les tiens n'aient laissé leur vie dans la vallée des flots de Manannan Mac Lyr.
- Ton clan a tourné le dos aux dieux et les dieux l'ont maudit, reprit Cuachana.
Une année passa après ces évènements. Une année au cours de laquelle Simbaed tenta de prendre la mer, mais chaque bateau qu'il engagea sur les flots ne regagna jamais le rivage, car telle était la malédiction des Foldaeg.
Simbaed ou la légende du passeur
Alors que l'Imbolc approchait, Niallan notre chef tomba gravement malade et les soins prodigués par le médecin n'avait pu faire tomber la fièvre qui avait prit possession de tout son corps
- Il serait bon que Cuachana vienne nous éclairer de ses conseils, dit Khaliis en sortant de la hutte du chef du village.
- Cuachana est sur l'île aux ancêtres depuis un mois et la tempête est plus forte que jamais. Je doute que nous puissions atteindre l'île, répondit le Barde Amargein.
- J'irai le chercher ! dit Simbaed.
- Et comment comptes tu t'y prendre ? demanda Amargein. Aucune embarcation des Trois Chants ne peut plus flotter depuis la malédiction des Foldaeg.
- J'essayerai et j'essayerai encore même si je dois y passer des jours et jours.
Cette nuit là, Simbaed se dirigea vers la plage et mis à l'eau le dernier bateau restant qu'il avait réparé. Il tenta de rejoindre l'île sacrée, mais son esquif se fracassa sur les récifs et les vagues le renvoyèrent sur le rivage.
Rageur, il resta debout sur la plage toute la journée du lendemain à réfléchir.
La nuit suivante, Simbaed plongea dans les eaux sombres de la mer et tenta de rallier l'île à la nage, mais il fut prit dans un tourbillon qui l'aspira vers le fond et manqua de se noyer avant d'être rejeté sur la côte.
Epuisé, il resta agenouillé sur la plage toute la journée du lendemain à réfléchir.
La nuit suivante, Simbaed se posta au bout de la rive et prit son élan. Puis il courut aussi vite qu'il le put. Il courut comme s'il était poursuivi par les chiens de chasse de Cernunos et arrivé au bord de l'eau, sauta en direction de l'île... et atterri au milieu des flots tourmentés. Une énorme vague le souleva alors et le projeta sur la terre ferme comme une simple bille de fronde.
Brisé, il resta assis sur la plage toute la journée du lendemain à réfléchir.
La nuit suivante, Simbaed parcourut toute la côte, ramassant tous les mâts, tous les bouts de bois rejetés par la mer. Puis il les assembla jusqu'à obtenir une perche partant du rivage et atteignant l'île sacrée. Avec précaution, il commença à marcher sur cette poutrelle instable se rapprochant petit à petit de son but. A mi-chemin, des cris s'élevèrent dans l'obscurité. Très rapidement, il se trouva entouré d'une nuée de goélands qui l'attaquèrent sans répit. Blessé par les coups de bec, perdant l'équilibre, le marin tomba à l'eau entraînant dans sa chute son faible édifice.
Inanimé, il resta allongé sur la plage toute la journée du lendemain, le corps sans vie.
La nuit suivante, Simbaed reprit ses esprits, réveillé par la pluie qui tombait si fort qu'on eut cru que tous les dieux pleuraient en même temps.
Levant les yeux vers le ciel, Simbaed les invectiva :
- Vous ne voulez pas me laisser atteindre l'île pour me punir moi et mon clan, mais en faisant cela, vous punissez tout le village des Trois Chants car si je ne peux prévenir notre druide, Niallan notre chef mourra, hurla t'il.
Le tonnerre gronda.
- Que faut il que je fasse pour que vous me laissiez atteindre l'île ? Je suis prêt à sacrifier ma vie pour mon village. Laissez moi chercher notre druide, je vous en prie.
Un éclair zébra le ciel noir comme le plumage d'un corbeau.
- Que faut il que je fasse pour que vous me laissiez toucher l'île ? Que je me tranche un bras et le lance par dessus la mer ? Et bien qu'il en soit ainsi, si cela peut vous prouver combien je crois en vous.
Et Simbaed se trancha le bras gauche au niveau du coude et le jeta si loin qu'il atterrit sur l'île aux ancêtres.
Cette nuit sans lune, le ciel devint blanc tant les éclairs étaient nombreux. La plage était comme plongée en plein jour.
Simbaed se laissa tomber à genou sur la plage, désespéré et fou de douleur.
C'est alors qu'il vit un radeau dériver vers lui et s'échouer sur le rivage. Les dieux l'avaient enfin entendu.
Il ramassa le reste d'une rame sur la plage puis péniblement, se hissa sur l'embarcation et à l'aide de son bras valide se dirigea vers l'île aux ancêtres.
Sur la plage de l'île sacrée, Cuachana l'attendait.
- Voilà plusieurs nuits que je t'observe. Tel Nuada, tu as perdu ton bras, mais ne crois pas que les dieux aient pardonné ton clan. Ils ont fait de toi le Passeur.
Désormais, tu auras le privilège de pouvoir reprendre la mer, désormais tu auras le devoir de me protéger, mais désormais jamais plus tu n'auras le droit d'avoir de descendance.
Bienvenu à toi, Simbaed le Passeur.
Mène moi sur l'autre rive, mène moi à notre chef !
Je remercie Simbaed le premier passeur, du clan Foldaeg, grâce à qui notre druide peut rejoindre nos ancêtres.
Auteur : Eric